Mort de Sidney Poitier : "un acteur exceptionnel" qui "aura fait bouger toutes les lignes", salue un spécialiste du cinéma américain

Samuel Blumenfeld, critique au journal Le Monde et spécialiste du cinéma américain, a salué vendredi 7 janvier la mémoire de l’acteur Sidney Poitier, mort à l’âge de 94 ans, en le qualifiant « d’acteur exceptionnel » qui « aura fait bouger toutes les lignes »Sidney Poitier est le premier acteur afro-américain à avoir reçu un Oscar, en 1964, pour son interprétation du personnage d’Homer Smith dans Le lys des champs. « Cela résonne comme un coup de tonnerre dans un pays, les États-Unis, qui sont encore largement ségrégationnistes », souligne Samuel Blumenfeld.

franceinfo : Lorsqu’il reçoit l’Oscar du meilleur acteur en 1964, c’est une révolution. Pourquoi ?

Samuel BlumenfeldSidney Poitier, autre qu’il était un acteur exceptionnel, aura fait bouger toutes les lignes. C’est véritablement la première star noire de l’histoire du cinéma américain. C’est une révolution, d’abord parce que jusque dans les années 1950, un acteur noir dans tous les cas était réduit à des rôles de figuration. C’était antinomique d’être noir et star de cinéma. Il fallait qu’un individu parvienne enfin à bouger les lignes. Donc, quand Sidney Poitier reçoit son Oscar du meilleur acteur, évidemment cela vient officialiser l’irruption d’une star noire dans le paysage du cinéma hollywoodien. Cela résonne comme un coup de tonnerre dans un pays, les États-Unis, qui sont encore largement ségrégationnistes et qui commencent à peine à s’éveiller au mouvement des droits civiques. Sidney Poitier est l’image, est l’une des vitrines du mouvement des droits civiques.

Est-il le seul acteur noir à cette époque ?

J’aurais tendance à dire qu’on n’est jamais seul, mais qu’on arrive toujours par paire. Dans le cas de Sidney Poitier, il arrive en fait de manière presque concomitante avec Harry Belafonte. Il est l’autre superstar noire. Mais Harry Belafonte était à la fois acteur et chanteur. La manière dont Poitier et Belafonte se distribuent dans le paysage est intéressante parce que, politiquement, Harry Belafonte est quelqu’un d’assez radical, tandis que Sidney Poitier est quelqu’un de beaucoup plus modéré, ce qui ne signifie pas qu’il ne soit pas engagé. Pour donner des frontières un peu grossières, Poitier est davantage du côté de Martin Luther King, alors que Belafonte serait davantage du côté de Malcom X.

On disait de lui qu’il était juste un faire-valoir. Est-ce injuste ?

C’est à la fois injuste et totalement inexact. Évidemment, l’idée du faire valoir, c’est quelqu’un qui était un acteur noir des rôles, mais qui jouait en fait des « proto-rôles » de blancs. C’est une polémique qui avait été suscitée après le succès de Devine qui vient dîner de Stanley Kramer, en 1967, dans lequel Sidney Poitier incarnait un médecin qui était véritablement le gendre idéal. À l’époque, on avait dit, « cet homme-là n’existe pas, c’est un Superman » ! D’où la réputation absolument injuste qui était faite à Poitier d’acteur lisse. C’était tout à fait le contraire. Ce qui se déroule dans Devine qui vient dîner, qui est très important, dans le contexte de la fin des années 1960, c’est que pour la première fois, Poitier incarnait un cadre supérieur. Ce que Poitier a expliqué après le succès de ce film, c’est pourquoi un médecin ne pourrait pas constituer un modèle pour les jeunes Noirs américains ? Pourquoi doit-il forcément être un truand ou un flic ? Et en cela, il avait entièrement raison. Ce n’est pas qu’il se soumettait à un pouvoir dominant, au contraire, Poitier était l’agent d’une révolution.

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